Les américains parlent très vite de leurs traumatismes historiques, notamment par le biais du cinéma. On tient déjà dès 1968, Les bérets verts de Ray Kellogg et John Wayne qui néanmoins n’est pas un succès. Sur la guerre d’Irak, c’est la même chose, ils s’emparent du sujet avec par exemple dès 2005 (deux ans après le début officiel de la guerre) Jarhead de Sam Mendes ou encore Démineurs de Kathryn Bigelow en 2008. Tel un exutoire le cinéma permet d’évacuer les frustrations – une sorte de remède pour guérir. Pentagon Papers s’attaque donc au traumatisme de la guerre du Vietnam – un de plus au compteur de nos amis from USA – en mettant en lumière la manipulation grotesque de l’opinion par les gouvernements successifs.

 

 C’est le bon moment.

Selon moi Pentagon Papers est un film qui n’aurait pas pu voir le jour dans les années 1960 – 1980. Le peuple américain déjà assez divisé sur la question avait sans doute besoin d’entrevoir le sujet de façon plus émotionnelle qu’intellectuelle et de considérer davantage les victimes que les coupables en soi. Avec l’arrivée de Donald Trump à la maison blanche et les soupçons de collusion avec la Russie qui planent sur son élection, l’opinion est plus que prête à l’éveil des consciences. Le film utilise ainsi le sujet de la guerre du Vietnam pour pointer du doigt les scandales présidentiels (comme celui du Watergate à la toute fin) et souligner la nécessité de l’intégrité des institutions américaines.

De la même façon qu’un film s’écrit d’abord sur le papier, l’histoire commence par un rapport compromettant livré à la presse. A travers les pérégrinations de la conscience d’une Meryl Streep ( propulsée gérante d’un organe de presse sans n’y rien connaitre suite à la mort de son mari), le film nous place à la naissance des interrogations sur le Vietnam et les raisons de cette guerre énigmatique pour le peuple américain. Et Meryl le dit elle-même « la Presse est le brouillon de l’Histoire ».

Monsieur Spielberg !

Spielberg prend en compte l’imaginaire collectif, auquel le cinéma a contribué, sur la question de la guerre du Vietnam. C’est pourquoi, Pentagon Papers ouvre sur le son des hélicoptères avant même que la première image apparaisse. Ce son, c’est aussi ce qui frappe dans Apocalypse Now ou ce qui fait la transition vers le Vietnam dans Voyage au bout de l’enfer. Spielberg est ancré dans l’Histoire autant que dans l’histoire du cinéma et fait le choix judicieux de contextualiser le film en commençant par le Vietnam et de nous renvoyer, par la même occasion, à notre culture filmique. En effet, la séquence d’ouverture ne s’attarde pas car grâce au cinéma – et un peu à nos cours d’histoire – le spectateur est loin d’être ignorant quant à l’horreur qu’ont subit des milliers de jeunes américains au Vietnam. Bien que courte, la séquence d’ouverture n’en est pas moins marquante. Nous assistons à la mort brutale de jeunes hommes, décimés par des assaillants Viêt-Cong volontairement laissés dans le brouillard pour dire : « contre qui les américains se sont-ils battus ? » Peut-être contre eux-mêmes ! Grâce à une caméra très proche des soldats nous sommes en immersion avec eux, comme si nous aussi étions pris au piège de cette forêt tropicale, pour créer comme un état de choc et nous garder, tout au long du film, en éveil de conscience. Le film ne reviendra plus au Vietnam mais nous ne pourrons plus oublier qu’au moment des faits énoncés des jeunes hommes sont en train de mourir, ce qui renforce à mon avis son propos. Le film met l’accent sur la distance qui sépare ceux qui tirent les ficelles et qui ont une responsabilité morale vis à vis de ce qui se déroule au Vietnam, de ceux qui y meurent mais cette distance ne doit pas être celle du spectateur. C’est en ce sens que Spielberg apporte une vision singulière – comme si on ignorait encore qu’il est génial – en prenant le parti de mettre en avant à l’intérieur même du film qu’il se détache de ce qui a été fait auparavant et nous emmène sur un sujet méconnu, pas encore traité par le cinéma, sur la question du Vietnam. Dans un fondu enchainé d’un plan d’un journaliste sur le terrain à un plan de celui-ci dans un avion en direction des Etats-unis, Spielberg nous conduit d’une vision du terrain à une vision de la guerre se déroulant sur le sol américain lui-même.

En effet, il nous relève cette absurdité de parler de la guerre du Vietnam en dehors du Vietnam et du soldat américain (impact psychologique de la guerre, cf. Taxi Driver, Rambo) en soulignant l’insouciance et l’inconscience grotesques dans lesquelles vivent les dirigeants politiques ainsi qu’une grande partie de la population américaine, notamment assez bourgeoise, pendant les faits. Entre grandes réceptions colorées, chamailleries et compétitions dans les bureaux huppés et mythiques du Times et du Post (sorte de fascination pour la machine institutionnelle qu’est la presse également présente dans le film), Pentagon Papers sort de la vision d’horreur et psychédélique de Apocalypse Now et Platoon. La phrase suivante résume bien la vérité de la guerre: « La guerre décime la jeunesse et fait se chamailler les vieillards. ». Le film traite en somme de la guerre que se sont menés deux anciens amants – j’appelle à la barre « l’État » et « la Presse » – et explique que la guerre du Vietnam s’est prolongée majoritairement pour la raison que les États-Unis ne voulaient pas écorner leur image de 1ère puissance mondiale – What the fuck ?! Comme pour La liste de Schindler, Spielberg utilise les ressorts de la fiction – n’oublions pas que c’est un entertainer. Il prend un sujet d’histoire et en fait un film à rebondissements avec de la tension à gogo et du suspens bien sûr. De plus, parce que le monde doit encore et toujours évoluer Spielberg se permet de traiter de la place de la femme dans la société de cette époque. Quand on sait qu’aujourd’hui encore le milieu du cinéma reste machiste – cf. récemment l’affaire de notre cher Harvey Weinstein. Je suppose qu’à l’époque des 1ers films sur la guerre du Vietnam, il aurait été impossible d’aborder cet autre problème de société. Il s’agit ainsi d’un film duquel émane une force centrifuge (film qui questionne beaucoup de sujets) à l’inverse de films centrés uniquement sur la guerre du Vietnam. Spielberg nous plonge non pas dans un film de guerre mais dans un film d’espionnage et contre-espionnage politico-médiatique assez bavard qui nous tient en halène tout du long, notamment grâce à la musique de John Williams. Ainsi les ressorts de dramatisation assumés par la mise en scène (voir les moments de dilemme) créent comme un décalage qui renvoie sans cesse à l’absurdité et à la folie de cette guerre.

Par conséquent, je trouve que Pentagon Papers est un film très efficacement mené qui donne encore plus de relief à la question de la guerre du Vietnam. Qu’allons nous encore découvrir ? L’avenir nous réserve toujours des secrets du passé.

Leslie.

 

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