Les américains ont vite compris le pouvoir de la culture pour s’imposer comme 1ère puissance mondiale – le cinéma, un moyen de diffuser the American way of life. En effet, en pleine Guerre Froide la question est de savoir quel système idéologique va s’imposer au profit d’un renouveau mondial. Le communisme soviétique ou le capitalisme américain ? – Comment vaincre nos amis Ruskov ? L’intérêt des États-Unis est de façonner leur image de héros et de 1er mondial, après être venus au secours de l’Europe – plus par intérêt que par grandeur d’âme qu’on se le dise. Ils ont saisi l’enjeu majeur qu’il y avait, cette fois, à prendre part au conflit pour affirmer à la fois leur supériorité et leur position d’intouchables, et imposer leur contrôle sur la sphère internationale.

 

C’est à ce moment que le cinéma prend tout son sens. Avant la Seconde Guerre, le cinéma américain n’est pas en pôle position – il talonne de près le cinéma français – mais aujourd’hui nous pouvons affirmer que même si Hollywood n’est pas la plus grosse industrie productrice de films, elle est celle qui en exporte le plus. Les Etats-Unis influencent massivement. Leur culture se vend bien et nous les rend accessibles – « The American Dream » est une mayonnaise qui prend bien au cinéma. Et même lorsqu’ils écornent leur image, dans leurs films, il y a toujours de l’empathie. Alors pourquoi soutenir un pays dont nous ne sommes pas franchement influencé par la culture ? S’il faut désigner un méchant, nous choisissons celui dont nous ne savons pas grand-chose – vous voyez qui ? C’est pourquoi le 28 mai 1946 l’accord franco-américain ‘‘Blum-Byrnes” est signé, en contrepartie d’une diminution de dettes, afin de faciliter l’exportation de films américains en France tout en réduisant la diffusion de films français aux USA – voilà pourquoi nous en sommes là aujourd’hui.

Red sparrow dans tout çà ?

Remettons des éléments en perspective: – les américains ont aussi quelques casseroles à leur actif – le gouvernement américain a passé sous silence le commerce du pétrole avec les allemands pendant la guerre, a menti sur la détention d’armes de destruction massive en Irak pour en prendre le contrôle et en saisir le pétrole, autorisé des écoutes illégales de citoyens américains et opérés des trucages de vote pour élire un président – Bush fils & Cie. Mais à côté de çà, il y a la démocratie ! Ah quand même. Et c’est là où Red Sparrow veut en venir. Red Sparrow, c’est le film qui nous rappelle que nous sommes toujours en Guerre Froide – Eh oui entre Trump et Poutine c’est un peu tendu – avec pour argument tout du long: « les américains utilisent certes l’espionnage, tout comme les russes, mais respectent au moins la liberté individuelle ». En principe, la CIA n’oblige pas ses espions à regarder du porno comme méthode de formation ou à se prostituer devant toute une classe et de plus si Snowden quitte un jour la Russie (qui lui donne l’asile politique c’est drôle) pour rentrer aux Etats-Unis il fera juste de la prison ! En théorie…  Red Sparrow, adapté d’un bestseller, c’est donc tout ce qu’aime Hollywood sans pour autant être ce qu’il y a de plus original – on a déjà eu droit aux films où l’allégeance de l’agent double est un peu floue, Salt de Phillip Noyce par exemple – mais la mise en scène bien que classique est tout de même très alléchante avec une Jennifer Lawrence qui se dénude – Et çà, on achète bien sûr! Dans une perspective de modernisation du genre, en mettant le corps féminin au centre de l’intrigue.

Comment ne pas penser à Black Swan avec une ouverture de film qui nous place sur une scène de ballet au Bolchoï. Contrairement à Black Swan qui pose un univers de ballet sombre, aux couleurs froides dans des nuances de bleu et de gris, les couleurs ici sont chaudes et les lumières chatoyantes ; notons le rouge du costume de première danseuse de Dominika Egorova (Jennifer Lawrence) qui n’est pas sans rappeler le titre du film et nous fait donc identifier notre petit moineau rouge – même si on s’en doutait un peu. Jennifer Lawrence se détache ainsi également des autres danseuses en blanc et moi ça me fait penser à Madeleine dans sa robe verte, tandis que tous les autres sont en noir, dans Vertigo d’Hitchcock ; notons que Dominika devient blonde par la suite – la parfaite blonde hitchcockienne des temps modernes. Le rouge, couleur du sang et de la passion, donne donc la teneur de l’intrigue d’un film vendu thriller érotique et ultra-violent. Alors le rouge présage de malheur pour une danseuse qui ne sait pas encore qu’elle va devenir un moineau rouge mais dont le sort va être scellé sur scène. C’est vraiment un scénario digne du Bolchoï entre jalousies et tentatives de meurtre, et où ballet et politique sont liés – en effet, Dominika est avantagée car son oncle (Matthias Schoenaerts) travaille aux services secrets russes. La politique fait donc irruption, au cours de cette séquence d’ouverture, et l’étau se ressert sur Dominika comme ce doigt longuement appuyé sur son dos, dans un gros plan, à tel point que le drame se produit. L’accident qui mettra fin à sa carrière n’en est que plus violent par sa brutalité car rien justement, dans la mise en scène, ne laissait présager un tel incident. Nous plongerons alors dans un envers du décor de la Russie plus glauque et austère, abandonnant les apparences de strass et de paillettes, notamment dans une séquence de douche embrumée, au Bolchoï, où Dominika passe à tabac ses fourbes agresseurs. Le prologue du film est donc à mon avis réussi : d’un point de vue dramaturgique, il installe de la tension, du rythme et pose les tenants et aboutissants de l’intrigue, notamment grâce au montage alterné sur l’espion américain Nathaniel Nash (Joël Edgerton) qui esquisse le fil rouge de l’espionnage et lie le destin des deux personnages.

En somme, le prologue, par une mise en scène efficace (pas transcendante) et la violence qui en émane brutalement, résume assez bien le film dont l’intrigue prend le temps de se développer sans manquer de nous tenir en halène. La musique classique fait référence au ballet mais tout comme dans les films de Scorsese valorise quelque part une flopée d’espions, de criminels, de prostituées, de salauds et de psychopathes – Comme dirait Scorsese: « Pourquoi ne pas les valoriser ? Tous ces gens restent des êtres humains […] ils font partie de l’humanité et ils méritent bien du ‘Tchaïkovski (ici)’ rien que çà ! Rien n’est absolument prévisible. Si Jennifer Lawrence s’avérait avoir doublé son amant US nous nous serions dit « je le savais ! » et inversement. Elle joue double jeu, oui, mais comme elle dit toujours la vérité – çà c’est vraiment pas mal – nous sommes vite perdus sur ses intentions. Au final, elle est bien du côté des américains – Évidemment le pays du libéralisme doit l’emporter sur le nationalisme radical (dans une vision clichée de la Russie) qui supprime l’identité au profit de la patrie, en s’appropriant le corps. Corps et nudité que se réapproprie le personnage de façon habile. Si on y réfléchit bien, les services secrets russes sont présentés comme grotesquement pervers mais je ne vois dans ce film américain que la propre perversion de l’Amérique.

Leslie.

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